Corinne Haddad

J’ai comme habitude, pour ne pas dire comme métier, de déplier maintes et maintes fois, pour un auditoire plus ou moins préparé, plus ou moins attentif, plus ou moins éveillé, les territoires souvent abscons, obscurs et gris de ceux qu’on désigne communément comme des créateurs de « systèmes ».
De fait, la pensée expliquée se déploie indéfiniment à travers ces reformulations, ces redites, ces reprises où le talent s’aiguise à travers les mots justes, les exemples percutants et le ton à propos qui réveillent de son sommeil (dogmatique !) l’élève effarouché, accablé par l’esprit de sérieux des « grands  textes ». Pourtant je risque de temps à autre, comme en coulisse, un aphorisme, le tremblement d’un vers et son raccourci saisissant, sans autre justification que le plaisir et l’émotion d’une parole.
« La poésie refuse les préambules, les principes, les méthodes, les preuves. Elle refuse le doute. Tout au plus a-t-elle besoin d’un prélude de silence. »
Cette citation de Gaston Bachelard me ramène à des rivages plus sûrs, à ce seuil où l’attente est cette  « vertu cardinale » parce que dessaisie de la vie glissante, linéaire, continue.
Je m’abstrais un instant du déploiement sans fin des explications, réfutations et autres où mon esprit s’enlise et l’auteur me murmure : la poésie, la force verticale des images incongrues un moment fixée, établie par le singulier agencement en un poème court d’une émotion vive, d’une vision unique arrachée au flux incessant de la vie quotidienne !
Et je voudrais me taire et extraire de la langue ces lambeaux déchirés et pourtant intacts qui jalonnent le bruit sans fin du monde.

Corinne Haddad est professeur de philosophie et poète. Elle donne à sentir comme elle donne à comprendre : avec une intelligence déliée. Elle commente avec grâce les œuvres qui la touchent, que nous redécouvrons sous son regard. Elle sauve de l’oubli l’Atlantide à jamais perdue des exilés.
Elle a obtenu en 2006 le prix Simone Landry pour le poème Aube. Elle publie des textes dans les revues Thauma et Papier peint.




















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« La mort de la littérature : plutôt crever, oui. » Nicolas Bernal